Overblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Schizophrenia Rustica

par Alain Bourguignon

Bonjour à toutes et tous,

Je vous espère en bonne santé physique et psychique dans ces temps difficiles. Je n'avais pas écrit sur le blog depuis un long moment... Je prends enfin le temps, aujourd'hui, pour un billet plutôt axé sur la réflexion concernant ce qui est en train de nous arriver, et de fait plus long à lire ! Pour seul carotte pour vous motiver, j'ai une vidéo en milieu d'article, et un lien à la fin 🙂 Bonne lecture, et merci de votre soutien.

On me demande pas mal, ces temps-ci, si ce n'est pas trop dur au jardin, avec la chaleur, si je ne crame pas trop et si les légumes ne souffrent pas trop. Et je remercie tous ceux qui s'en soucient sincèrement !

La réponse à cette question est difficile, tant elle est extrêmement mouvante en fonction des phases que je peux traverser. C'est toute une panoplie d'émotions, de considérations, de réflexions qui partent en tous sens et se contredisent, jusqu'à m'en donner cette étrange sensation de schizophrénie. Qui s'imprègne sur le jardin, sur la vie du quotidien, sur les perspectives sociétales et planétaires.

Pour commencer par le jardin, par exemple, un de ces matins caniculaires, je suis entré dans une phase où mettre les pieds au jardin correspond à entrer dans un univers d'échec et de découragement. Je me lève à 5h pour travailler à la fraîche, j'entame un peu de grelinette, c'est dur et sec malgré l'arrosage abondant de la veille. Je m'allonge par terre, j'ai envie de pleurer. Tout le jardin ou presque est aride. Je vais voir mes poireaux, la moitié ont disparu, il y a des galeries, le reste souffre. Je vais voir mes oignons, je pensais en avoir pris soin mais ils sont minuscules. Je résiste à l'envie de prendre la pioche et tout saccager, je remonte, c'est plié pour aujourd'hui.

En fait, travailler par temps chaud, en soi, c'est difficile mais faisable, je dirais que c'est une habitude à prendre, des horaires à aménager, des rafraichissements à prévoir. Encore que, combiné à la vie de famille en période de grandes vacances, ça rend les plages de travail assez restreintes. Mais la chaleur n'est pas ma principale difficulté dans ces périodes de chaleur.

En #3 du top #3, je mettrais la fatigue accumulée et accentuée par le chaud. Les 6 mois de travail non-stop depuis janvier, le rush de mai/juin, les réveils à 5h, les mauvaises nuits, les nuits chaudes, les filles à gérer tout le reste du temps (je veux dire, même à deux c'est pas moins épuisant que le jardin).

En #2, je mettrais la complexification du travail que la canicule induit (et qui se rajoute à la fatigue et à la chaleur). Tout se dessèche en deux temps trois mouvements, les mauvaises herbes grainent en un temps deux mouvements. Le sol est horrible à travailler, les cultures horribles à désherber. On sait qu'il faut arroser mais on voit le compteur tourner à un rythme effréné - tout est extrêmement sec et il faudrait des quantités d'eau énormes pour maintenir le sol à une humidité vivable pour les plantes, mais sans garantie du succès de la culture pour autant. Et autant, un légume à moitié réussi, on peut envisager d'augmenter un peu le prix, autant un légume complètement raté, on peut difficilement en demander plus que zéro. Les semis grillent au moindre faux pas. Les plantations sont laborieuses, même arrosées abondamment certaines cultures grillent à l'implantation.

Et enfin, en #1 de ce top 3, le plus difficile pour moi est l'accueil de tous les échecs de culture induits par toutes ces conditions. Et bien sûr, cela se surajoute à la chaleur, à la fatigue et aux conditions de travail difficiles. Les pertes économiques en sont une facette : une semaine de paniers en moins car rien à récolter, puis deux semaines de paniers réduits, ça se ressent et c'est moche pour un mois de juillet. Mais on peut toujours relativiser. L'autre facette, qui est pour moi encore plus amère, est le fait de voir la plupart des efforts investis réduits à néant, ou presque. Ca donne la sensation parfois de brasser du vent, et ça fait se demander sérieusement s'il ne serait pas mieux de se reconvertir dans l'éolien. J'étais certes un peu sévère avec moi-même depuis mes débuts maraîchers, eu égard à ce vilain syndrome de l'imposteur. Mais je pense aujourd'hui n'être pas complètement à côté de la plaque, dans mes choix, mes investissements, mon investissement, et dans ma vision globale du jardin. Ca ne rend malheureusement la chose que plus frustrante. 

Pour illustrer ce dernier point et pour rendre cela plus palpable, j'ai fait ma compta.

Sur 40 planches de culture mises en place pour cette saison à l'extérieur :
- 21 sont un échec total ou quasi total
- 3 ont donné des résultats médiocres
- 6 ont été satisfaisantes
- 3 sont plutôt prometteuses
- 9 sont mal engagées
Soit, en gros, 1/5 des efforts valorisés.

Sur 44 planches mises en culture sous serre :
- 18 échecs
- 6 médiocres
- 5 satisfaisantes
- 9 prometteuses
- 3 mal engagées
- 3 autres qui ont le bénéfice du doute
Soit 1/3 des efforts valorisés.

Le plus vicieux étant que pour chacun de ces échecs, il est impossible de dire précisément le ratio de ce qui relève des influences externes hors de notre contrôle, sur ce qui aurait pu être maîtrisé. Or, un esprit démoralisé par un échec sait très bien prendre ce ratio à sa sauce et remuer le couteau dans la plaie.

Voilà, brossé dans les grandes lignes, le tableau des difficultés principales induites ici par ces canicules successives. 

C'est sans parler des dégâts des ravageurs, qui rajoutent aux dégâts du chaud et du sec, et qui semblent décuplés dans ces conditions. Un joyeux combo, malheureusement ce n'est pas encore le boss de fin ! Pour faire une pause dans le texte, je vous invite dans mon combat contre les campagnols dans cette vidéo :

Et puis, il y a cette schizophrénie qui s'installe quand on perd la maîtrise de tout ou presque, au jardin comme sur la planète. Nos paradoxes, nos contradictions les plus essentielles nous reviennent en pleine figure.

Je veux montrer personnellement l'exemple d'un maraîchage d'avenir, beau et soyeux, durable et allant à contre-courant de cette société thermo-industrielle de dégénérés. Pourtant, mon maraîchage est imbibé de pétrole : les serres, les bâches tissées, les tuyaux d'irrigation, les câbles pour alimenter pompe et programmateurs, le plastique dans absolument tous les outils, les cagettes, les godets (certes, on crame peu d'essence car on n'utilise que peu de machines thermiques - encore que...). Et, du reste, tout le pétrole ayant servi à fabriquer cela, et à fabriquer les usines ayant servi à fabriquer cela.

Oui, mais, sans ça je ne peux pas être concurrentiel contre une agriculture mécanisée à large échelle ! Qui tire les prix vers le bas en s'appuyant sur ses milliers, ses millions d'équivalent-esclaves énergétiques offerts par l'or noir. Est-il seulement possible, dans la société actuelle, d'avoir une exploitation maraîchère économiquement viable en boudant les progrès permis par cette société actuelle ? Quand bien même on prétend retirer les tracteurs de l'équation, et quand bien même on consent à dire que le pétrole mobilisé pour nos quelques usages est négligeable... Qui, dans une société non mécanisée, peut prétendre concevoir artisanalement des bâches de serre, des toiles tissées, des voiles thermiques et anti-insectes, des tuyaux d'arrosage, des câbles électriques ?

Mais, sachant qu'il est à peu près certain à 100%, dans un futur plus ou moins proche (mais plutôt plus), qu'il sera impossible de conserver sur notre planète aux ressources limitées, tous nos privilèges, tous nos conforts, toutes nos infrastructures complexes...  pourquoi alors s'évertuer dans l'élaboration d'un nouveau modèle agricole qui, bien que plus respectueux que le modèle conventionnel, est basé en fin de compte sur le même socle ? Quand le pétrole se tarira pour la France, et si l'électronique, internet, les infrastructures sont mis à mal, comment continuerons-nous à produire des légumes ? Qui seront d'autant plus cruellement nécessaires, mais que nous devrons produire sans les avantages du progrès et avec les inconvénients du dérèglement climatique ? 

Nous sommes tous éco-anxieux, c'est certain, mais je pense que nous sommes tous aussi un peu négationistes de l'effondrement sociétal à venir, chacun à sa mesure. Ne sommes-nous pas éco-schizophrènes, somme toute ? On hait les effets de plus en plus dévastateurs de notre société basée sur le progrès infini, mais qui a l'audace de la déserter, de la boycotter comme on boycotte MacDo ? Qui a l'audace de renoncer dès maintenant à notre condition extrêmement plaisante (au confort, à la santé, à la sécurité, à la sérénité, aux communications, à la mobilité, aux loisirs), dont le mérite revient presque intégralement à cette star qu'on déteste, le pétrole ? Qui est préparé à ça ?

Bref, c'est ce genre de considérations qui émerge quand ça commence à se gâter... Quelle stratégie adopter ? Individuellement, collectivement ? Doit-on persister à croire qu'il est encore en notre pouvoir de redresser le tir et de revenir à la normale ? Doit-on croire qu'un compromis, un équilibre plus sobre est possible ? Ou bien doit-on penser que le monde connu ne pourra jamais continuer comme tel, et qu'il faut préparer un modèle de société de type radeau de sauvetage ?

Je n'ai pas de réponse, mais je trouve qu'il est très utile à la réflexion de garder à l'esprit que nous sommes un peu schizophrènes... enfin, en tout cas, ambivalents, et que la situation est éminemment plus complexe et intriquée que ce qu'on aimerait croire. Sans jugement aucun. Sans ironie aucune sur ce dernier commentaire.

Si, le seul début de réponse que j'ai, c'est que peu importe les choix qu'on fait, il nous faut absolument garder notre humanité dans ce qu'elle a de plus beau et de plus simple, surtout à l'heure du déploiement massif de l'IA. Il nous faut rester conviviaux, solidaires, tolérants, valoriser l'entraide - et je suis heureux de pouvoir affirmer que, malgré ce qui a été dit au début, ces valeurs définissent notre modèle agricole et le rendent joyeux. Et, à plus large échelle, notre quotidien. Merci à nos collègues maraîchers, merci à nos clients, merci à nos proches qui nous soutiennent et nous encouragent, et merci aussi aux personnes dans tous ces groupes qui s'impliquent financièrement pour nos projets.

Enfin, l'autre bout de réponse, c'est, qu'importe quoi, l'important c'est de faire quelque chose qui nous semble avoir du sens, toutes catégories et toutes mesures confondues : c'est ce qui nous permet de garder le sourire, et un peu de naïveté nécessaire. Et de se garder autant de possible de juger ce que les autres font (à part nos élites bien sûr) : personne n'est préparé à ce qui commence à se passer et personne n'est égal face à cette non-préparation.

Je vous laisse avec la vision de Jean-Marc Jancovici, qui pour l'instant n'a pas son égal à mes yeux en terme de lucidité et de perspicacité :
 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article