Overblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La Murmuration de l'Humanité

par Alain Bourguignon

12 aout 2026. 5ème canicule en 2 mois et demi. 38°C.

"It's not time to make a change
Just relax, take it easy"


J'entame cet article avec quelques mots de Cat Stevens, qui transposées dans un autre contexte... sonnent différemment. J'ai trouvé ça cocasse, aussi ai-je jugé utile de vous le partager, dans l'idée d'une introduction décontractée. A nos dirigeants : cette citation est pour vous !

Cet article a pour vocation de donner suite aux réflexions proposées dans mon précédent blog, Schizophrenia Rustica. Je remercie en passant celles et ceux qui nous ont manifesté leur soutien, par des mots d'encouragement et de gratitude, ou des calories versées à la pioche, et également celles et ceux qui ont versé des calories cérébrales dans ce genre de questionnements. Tout ça était sincèrement réjouissant, mille mercis ! J'entends ici préciser un peu les considérations qui ont été écrites peut-être maladroitement, et les nourrir un peu, également. 

Si vous avez envie de lire, c'est parti !

P.S. : Je jure que j'ai essayé d'aller le plus droit au but possible, mais l'ensemble est finalement assez long... j'implore l'indulgence des éventuels hâtifs, et j'ai complété de quelques liens destinés à creuser les sujets, pour les pensifs.

La fin d'un rêve

Je voudrais d'abord revenir sur cette prise de conscience, qui m'a un peu secoué avec le KO infligé par les canicules. En fin de compte, c'est très brut mais ce n'est ni plus ni moins celle du fait que, en fin de compte, notre monde sociétal actuel, tel qu'on le connaît, est fini. Un game over inévitable et imminent. Ca me paraissait lointain jusque là, car il ne nous est pas du tout naturel d'assimiler de si sombres perspectives. Mais voilà, c'est mon interprétation : le rêve thermo-industriel est sur le point de s'achever, et je pense que le générique sera pour nous. Et c'est difficile d'écrire ça sans l'effacer juste après ! Mais comment ne pas l'interpréter autrement en voyant toutes ces exponentielles de notre grande accélération ?

 



Elles veulent dire quoi sinon, qu'on va enfin tous pouvoir voyager sur la lune ? Que l'humanité prend son élan pour se propulser dans un cloud orbital ? Le pire étant peut-être que la question est aujourd'hui posée avec sérieux...

Mais pour revenir sur des arguments plus terre à terre, cette interprétation est fondée sur plusieurs constats :

* Notre société thermo-industrielle, caractérisée par la course à la croissance et à la performance, repose sur le pré-requis d'une énergie abondante, qui provient à près de 80% actuelle des combustibles fossiles (pétrole, charbon, gaz).

* La majorité des trucs chouettes de notre quotidien, on ne fait pas le lien spontanément, provient de ce socle énergétique, tant les biens matériels que les acquis sociaux : nos écoles, nos hopitaux, les déplacements, la grande distribution les vacances, le temps libre, les loisirs, le confort, la culture... le téléphone, internet, les réseaux sociaux, l'IA à fortiori... tout ça, en prenant en compte le tableau dans sa globalité, repose sur le fil de l'énergie abondante.

* L'utilisation de cette énergie abondante, couplée au fait que notre population totale ait octuplé en deux siècles, génère une empreinte écologique désastreuse. A 8 milliards, quelque soit l'énergie choisie, pour garder notre niveau de confort (et l'étendre à tous d'ailleurs, tiens, pourquoi pas), l'empreinte écologique reste catastrophique.

* L'énergie abondante sous sa forme de pétrole est maintenant en décroissance : la production de pétrole conventionnel a atteint son pic en 2006, et sa production mondiale devrait être divisée par deux d'ici 2050, nous laissant à nous autres français, entièrement importateurs, vraisemblablement une part bien maigre du gâteau. Electrifier la presque totalité de nos usages pour la même consommation, en vue de remplacer le pétrole en majorité, semble utopique.

* Mais vraisemblablement, avant de déguster la dernière goutte de pétrole, la société risque d'être très fortement malmenée par les fluctuations dues au climat, en premier lieu, et aux autres formes d'empreinte écologique moins citées. Vont être impactées : l'alimentation (on en a un aperçu cet été...), la santé (on en a eu un aperçu avec le covid, et cet été avec les fortes chaleurs), et de façon générale la vie des humains, avec au menu des catastrophes naturelles et des conflits. Avec une décroissance démographique, une société de croissance tourne nettement moins rond.

* En somme, la base entière de notre système sociétal, mondialisé, est vulnérable à très  court terme.

Cela nous amène à la notion de transition. Je réalise seulement maintenant qu'elle a une double signification, et jusque là je l'interprétais inconsciemment de la façon la plus agréable. A savoir, que la transition représentait une adaptation sociétale de nos modes de vies, de nos manières de nous fournir en énergie, avec de l'efficacité technique et, au sommet du gâteau, un zeste de sobriété : des pailles en carton et des brosses à dent en bambou. Une sorte de recette magique qui nous permette de continuer à jouir de tous les avantages de notre société de façon durable, en équilibre avec la nature. Je ne sais pas si c'était une vision complètement naïve de ma part, ou si c'est ce que les lobbies et politiques ont voulu nous faire croire. Enfin, j'ai ma petite idée. Maintenant, ça me paraît une utopie complète. Il semble largement trop tard pour réajuster notre trajectoire, pour nous engager sur le meilleur scénario possible (si tant est que l'on s'y engage un jour), dans l'idée d'une durabilité de la société telle qu'on la connaît. On a loupé la fenêtre. De façon magistrale, aurais-je envie de rajouter !

La transition, ce serait plutôt, finalement, la transition vers l'état qui se profile devant nous : une société qui n'a plus ses fondements pour rouler comme elle roule, couplée à un environnement qui se dégrade à vitesse grand V. Le hic, c'est qu'on ne sait pas de quoi sera composé cet état, qui sera vraisemblablement très instable et caractérisé par des événements extrêmes. Ca va nous faire tout drôle, et aucun modèle ne peut prédire exactement de quelle manière et dans quel ordre vont se dérouler les péripéties, ni sur quelle plage on va finir échouer. C'est à la fois le plus angoissant dans l'histoire, mais c'est en même temps le seul refuge où placer notre optimisme. Car ce qui est sûr c'est que plus on s'y préparera, plus vite on le fera, moins grande sera la casse. En somme, il est trop tard pour faire mieux, mais il n'est pas trop tard pour faire moins pire !

Je vous laisse avec une interview de Dennis Meadows, notre Cassandre des temps modernes.

La schizophrénie dans notre ADN

Une deuxième prise de conscience m'a secoué en parallèle, celle de l'idée de schizophrénie évoquée dans l'article précédent. Le code génétique de notre société, qui lui est bien intrinsèque, semble nous être culturellement transmis, nous citoyens, pour nous coder intrinsèquement de la même manière. Cela parait logique. Sauf qu'on conserve encore un petit côté animal, malgré tout, un petit côté naturel qui résiste. On reconnait les effets délétères de cette société, on les a profondément en horreur - et pourtant on reste fasciné par la croissance et la performance. "Et je te hais de tout mon corps, mais je t'adore encore", pour citer de nouveau Cat Stevens (désolé, c'est pour augmenter les chances de lecture de l'article). On est complètement addict à ça, de façon collective j'entends, mais aussi de façon individuelle, quelque part en nous. Pour certains ce sera l'enthousiasme devant une moto, une voiture, pour d'autres devant une tronçonneuse, un appareil photo, un logiciel, un smartphone, un extracteur de jus, un programmateur d'irrigation, un solo de Hendrix... (avec cette phrase j'ai l'impression de canarder frénétiquement la foule, c'est grisant ! 😅) Tous les progrès par ailleurs, ont suscité à la fois la fascination, la curiosité et l'excitation d'un côté, et la peur de perdre notre humanité ou notre lien à la nature d'autre part...

C'est peut-être cette ambivalence intrinsèque, qui rend la projection d'un effondrement impossible dans notre cerveau : car l'effondrement de la société est synonyme d'un effondrement de nos propres constructions intérieures, dans une large mesure. C'est peut-être ce qui explique nos incohérences, pour la plupart, le déni climatique pour certains, le cynisme pour d'autres encore. Bien qu'on soit prêts à faire un certain nombre de pas en arrière pour faire notre part, on a tous un certain nombre de pas qu'on rechigne à faire. Et pour autant, on se jette volontiers la pierre, les uns les autres.

Je citerai (pour faire une citation sérieuse pour une fois) un grand Chef, celui de la célèbre tribu des Cheveux Propres, Pierre :
"Plus rien ne sera jamais comme avant ;  mais tout doit rester comme avant.
Une petit partie de biche volley ?"


Il est difficile de savoir quoi faire de tout ça. L'effondrement à venir me paraît une évidence indéniable, pourtant je le ressens encore comme une trahison de l'écrire et le véhiculer. Curieux, non ?

J'ai écouté il y a peu une réflexion de Julien Devaureix, dans son podcast "Sismique", qui aborde ce désarroi profond. Ses paroles sont très justes et je suis certain qu'elles résonneront en beaucoup d'entre vous comme elles ont résonné en moi. Je vous invite à l'écouter.

La murmuration des étourneaux

Heureusement, une analogie, une inspiration du vivant, vient apporter un autre prisme de lecture à cette situation : l'analogie des nuées d'oiseaux. On les connaît bien chez les étourneaux, qu'on a parfois la chance d'observer au-dessus des champs : plus la nuée est grosse, plus spectaculaire est le tableau. On l'appelle la murmuration des étourneaux, se rapportant au doux frou-frou des ailes des oiseaux, quand on est suffisamment proche pour l'entendre. 

Comment se dirige le groupe, pour se déplacer dans une harmonie si grâcieuse ? J'ai entendu l'explication du biologiste Olivier Hamant, qui est très inspirante. En fait, ce sont les oiseaux situés à la périphérie de la nuée qui initient le mouvement. Ce sont ces individus qui sont exposés aux fluctuations du monde environnant, qui les perçoivent et adaptent leur trajectoire en conséquence. Les oiseaux du centre, eux, sont aveugles au monde et ses fluctuations, ils ne voient que leurs voisins et sont pris dans l'inertie de la nuée. Ceux de l'extrême droite, eux, sont tout simplement aveugles et simplets. Je plaisante. L'information de l'adaptation du mouvement se transmettrait (je ne sais toujours pas trop comment) de proche en proche pour contaminer le cœur de la nuée, qui adopte alors le même changement de direction.

L'analogie qui nous est proposé de faire avec notre société, c'est que bien trop souvent on perd notre temp et notre énergie à essayer, en tout cas à titre individuel, de modifier le cœur. Les arguments scientifiques échouent, les manifestations échouent, les engagements échouent. Le cœur est inexorablement prisonnier de sa direction : le croissance et la performance. L'opportunité qui s'offre à nous est d'établir, à la marge de notre société, des contre-performances : à savoir, de la robustesse. Et de la même façon que la performance invite à la croissance, la robustesse invite à la sobriété. Aller contre la performance du système, c'est garder beaucoup de marge pour faire face aux fluctuations, offrant ainsi au système plus de stabilité.

Murmuration d'étourneaux - Photo de Søren Solkær, de son ouvrage Black Sun

Murmuration d'étourneaux - Photo de Søren Solkær, de son ouvrage Black Sun

De la robustesse aux marges

La grosse différence entre les nuées d'oiseaux et notre société, c'est peut-être l'ADN de cette dernière, croissance et efficacité, qui va développer une nuée absolument massive avec une inertie colossale. La beauté dans la murmuration des étourneaux, outre le délicat bruit de velours que cela procure à nos oreilles, réside aussi dans le murmure que représente la communication entre les marges et le coeur : une communication imperceptible mais instantanée, qui établit une synchronisation parfaite. En comparaison, notre société, thermo-industrielle et mondialisée, ce serait plutôt comme une armée de tanks ultrablindés, lourde, bruyante et sourde. Les marges peuvent bien hurler tout ce qu'elles veulent, le cœur n'entend rien. L'inertie de ce système est presque inébranlable, tant il y a de verrous partout.

Pablo Servigne (parmi d'autres) parle de méga-machine, un complexe tellement inextricable qu'il est forcé d'aller au bout de sa trajectoire pour s'arrêter. A l'instar d'une fusée conçue pour se propulser dans l'espace, mais jamais pour faire demi-tour à mi-chemin. La nuée d'oiseaux faisant face à un obstacle ou un prédateur, peut-on imaginer, effectue un demi-tour en un battement d'aile. Nous, le problème, c'est qu'on va devoir se fracasser contre le mur avant que le cœur en palpe enfin la dureté, la rugosité, et peut-être enfin adoptera-t-il alors le mouvement des marginaux lucides - mais alors beaucoup de plumes auront été perdues, sans aucun doute possible.

Perspective tragique, et pourtant, les marges n'en revêtent que plus une importance capitale. Celle de remettre de la robustesse le plus urgemment possible, le plus largement possible, le plus intelligemment possible autour de notre société. Pour que, espérons-le, quand on aura suffisamment la tête dans le mur mais encore pas trop trop, les marges et leur robustesse initient le basculement de la société vers un état... robuste, stabilisé, coupé de sa quête de croissance et de performance.

Ce sont toutes les initiatives, tous les mouvements qui bâtissent de nouveaux modèles, ou en rénovent d'anciens, toutes les alternatives pour parer aux risques et limites déjà à notre porte, et qui constituent autant de systèmes de secours : l'agroécologie, le tout réparable, les écolieux participatifs, les gouvernances partagées, et la liste est à compléter... ou des organisations sociétales à un degré plus large, comme y travaille le Shift Project. Des radeaux de sauvetage, des groupes de secours pour se préparer à l'avarie.

Pour citer Jancovici (à quelques mots près) : "On augmente la probabilité que les choses se passent mieux, s'il y a une compréhension dans une fraction la plus large possible de la population de la situation telle qu'elle est, des voies de sortie possible, et un début d'organisation spontanée quelque part dans la population pour aller dans la bonne direction, et on augmente les chances que la cristallisation à l'échelle de l'état se passe bien." 

La robustesse, selon Olivier Hamant, permet de maintenir un système stable malgré les fluctuations. Malgré les secousses, malgré les chocs. On  y parvient en aménageant toute une panoplie de "contre-performances", des choses qui nous coûtent du temps, de l'énergie, de la créativité, qui ne produisent pas de la performance mais qui sont autant de façons de parer à bien des risques. Il cite l'exemple de la pause café dans une entreprise, où les employés ne sont pas productifs, mais qui nourrit un sentiment de convivialité, d'appartenance peut-être, qui in fine est bénéfique à l'entreprise : pas nécessairement dans ses chiffres mais dans sa durabilité.

Il y a une jolie liste de ces contre-performances, qui établissent ensemble la qualité de robustesse - et qui, soit dit en passant, recoupent dans une large mesure les principes de la permaculture, avec des mots parfois différents : la redondance, l'hétérogénéité, la diversité, la coopération, la circularité, la valorisation des marges, les incohérences, la lenteur, l'erreur... 

Faire quelque chose est le meilleur remède à l'éco-anxiété

L'éternelle question du "que faire dans tout ça" trouve avec cette vision un début de réponse cohérente. Peu importe notre place dans la société, peu importe ce que l'on entend faire, dans quelque domaine que ce soit, on peut tous faire quelque chose, petit ou grand, œuvrer à un projet qui a du sens et qui nous préparera à l'avenir.

Ici, nous avons choisi l'agriculture, car quand l'avenir est incertain, il nous parait judicieux de nous concentrer sur des métiers essentiels : l'alimentation, c'est quand même une des bases. Comme évoqué plus haut, notre position dans le système agricole évoque un peu la schizophrénie : on veut participer à l'inauguration d'un modèle recentré sur les règles du vivant, et respectueux de l'environnement, mais en même temps il nous est difficile de nous départir de cette domination la performance. C'est bien sûr d'abord lié à notre place dans un système sociétal performant : il faut dégager du chiffre pour ne pas être dans les choux, et cela induit la nécessité de la performance de nos systèmes agricoles. Le RSA c'est chouette, mais ce n'est pas une vocation en soi. Mais je soupçonne que cela soit même inscrit dans notre ADN culturel, et qu'une force intérieure nous attire bien malgré nous vers la performance, comme un papillon est attiré irrésistiblement par la lueur du feu...

La bonne nouvelle au niveau individuel, et même au niveau des structures moins massives, c'est qu'on peut faire l'effort d'aller à contre-courant du leitmotiv de la performance et de la croissance, car on est plus léger et plus humain, et on a plus la main sur notre inertie. Nous pouvons donc, marginaux que nous sommes, à l'endroit où nous sommes, nous concentrer sur la robustesse de ce à quoi nous œuvrons.

L'agriculture à grande échelle, qui de part sa performance, prétend "nourrir le monde", sera selon toute vraisemblance la première à être balayée par les chocs de plus en plus importants. Et cela a déjà commencé. Cette année ce sont les cultures elles-même qui sont mises à mal, mais tout le reste de ce système énorme parait, avec un peu de recul, très fragile. Notamment à cause de sa vaste dépendance aux énergies dont le pétrole. Que devient le transport des marchandises avec la raréfaction du pétrole (par manque ou par décarbonation), et que devient la grande distribution avec un transport en péril ? Que devient la population d'un territoire si la grande distribution s'effondre ? La question donne des frissons. Que ce soit la raréfaction du pétrole ou les difficulté climatiques, il devient de plus en plus facile d'envisager de telles conséquences, car on a bel et bien mis cette année un pied dedans.

Je vous propose une pause avec deux liens que m'a transmis l'ami Matthieu, qui travaille dans la comptabilité énergétique : l'un vers une interview de l'agroclimatologue Serge Zaka dans Greenletter Club, sur l'agriculture face au changement du climat ; l'autre vers un article de Thibaut Schepman sur le média Bon Pote, dressant le tableau des conséquences de cette première moitié d'été délirante.

 

Robustesse agricole

Nos systèmes agricoles (je parle avant tout en notre nom, mais cela s'étend dans une très large mesure aux fermes maraichères bio du Jura et de Franch-Comté, et à fortiori aux modèles se réclamant de l'agroécologie) ont la chance d'avoir un certain degré de robustesse de base, en tout cas en comparaison avec les exploitations XXL du pays servant de fournisseurs à la grande distribution.

En premier lieu, nous pratiquons en bio et sommes de fait non dépendants des engrais de synthèse, herbicides et pesticides chimiques : c'est parfois moins performant car le liseron et les limaces, c'est quand même une sacrée plaie, mais on compose autrement, et parfois cela amène la magie de l'abondance dans la sobriété.

Nous prenons soin de notre sol, et essayons de veiller au maintien, a minima, et à l'aggradation de sa teneur en matière organique : ceci nourrit avant toute chose la vie du sol, qui fournit une foule de services écosystémiques participant évidemment à la robustesse. De plus, les sols en sont plus résistants au lessivage (plus de robustesse face aux pluies qui s'annoncent de plus en plus concentrées sur l'automne-hiver), et à l'opposé offrent une meilleure rétention d'eau (plus de robustesse face aux sécheresses de plus en plus fréquentes en été).

La distribution se fait en local, pour notre cas en ultra-local et en vente directe, de façon globale au moins en circuit court. Etant proches de nos clients, si demain nous ne pouvons plus utiliser la voiture faute de pétrole, nous pouvons livrer avec notre triporteur électrique. Si pour X raison l'approvisionnement en électricité s'effondre, nous pourrons livrer en vélo avec une charrette. Si on ne peut plus se fournir pneus et chambres à air, on pourra toujours compter sur nos jambes et celles de nos ânes pour parcourir les 3km nous séparant du dépôt. Cette robustesse sur la distribution est essentielle, car même si le système est peu performant et ne nourrit en légumes que 30 à 40 personnes pour 1 paysan, et pareil pour les fruits, on sera toujours en mesure de les fournir, du moins on est parés contre un bon nombre de risques. Evidemment, si c'est une bombe ou une comète sur notre tête, ou l'Etoile de la Mort, la robustesse a ses limites.

Dans l'aspect hétérogénéité, on peut parler de diversification à des degrés eux-mêmes diversifiés : celle des types de production, celle des variétés pour chaque production, le fait d'utiliser des semences population qui entretiennent la diversité génétique.

En maraîchage, on a besoin de graines car la plupart des légumes sont des plantes cultivées en annuelles. Nous avons l'immense chance de faire partie d'un réseau d'échange de semences potagères en Franche-Comté, où cet approvisionnement en graines est un système robuste fondé sur la coopération. Coupés des semenciers qui distribuent dans toute la France, il nous serait beaucoup plus complexe d'auto-produire seuls la gamme entière des graines dont nous avons besoin. A plusieurs, c'est faisable. A cela on peut ajouter, pour notre petit secteur, un réseau très soudé de petites fermes avec qui nous partageons coups de mains, dépôts de légumes, moments de réflexion et moments conviviaux, parfois des moments de réflexions conviviaux après un chantier !

J'en profite pour glisser ici quelques témoignages d'amis et d'amies maraîchères, tous très sincères et qui attestent des difficultés à nos portes, et in fine, de ce besoin de robustesse... Il en manque mais je n'ai pas un lien pour tous !

Aller plus loin

Cela fait un paquet de bons points de robustesse, et la liste n'est sans doute pas exhaustive, mais je vais continuer de mon côté à en faire l'audit interne. On ne part pas de trop trop loin et c'est plutôt réjouissant.

La liste n'est pas exhaustive aussi car elle se borne aux aspects relevant purement du maraîchage, sans prendre en compte les autres facettes qui gravitent autour, et qui sont autant de sources potentielles de robustesse pour maintenir l'ensemble du système stable. On parle pour notre cas plus de quelque-chose qui se rapproche d'un projet de vie que d'un projet agricole. Nos vies gravitent autour de l'agriculture et en sont à ce stade interdépendants. L'aspect psychologique, la force du couple, la force des enfants, le lien avec les amis du milieu, le lien avec les clients, la solidarité, la sobriété en moyens financiers, l'auto-bricolage et la débrouillardise, la créativité, sont autant de points de robustesse supplémentaires qui solidifient l'ensemble.

Cela étant dit, les canicules à répétition de cet été (4 canicules à mi-chemin de l'été !! Et on parle de la 5ème alors que la 4ème semble ne jamais s'être terminée !) soulignent des point de faiblesse regrettables, et je ne parlerai cette fois que de mon propre cas, pour éviter toute impression de jugement même si ce n'est pas du tout l'intention. Ils sont regrettables, car face à des fluctuations comme cette année, ils laissent mettre en branle la production sans qu'il soit possible d'y faire quelque chose. La bonne nouvelle, c'est que les failles et vulnérabilités sont des marges de progression, et c'est souvent un excellent moyen anti-déprime que de se projeter dans ces marges de progression et d'y faire travailler sa créativité. On a besoin de faire encore plus robuste, et c'est vraisemblablement possible.

L'exemple donné, dans le précédent article, sur la présence trop grande du pétrole dans mon modèle maraicher, n'était en aucun cas une forme de culpabilité qui aurait pu vouloir dire : "je vous jure que je fais de mon mieux pour participer à une agriculture durable, je suis navré pour mes manquements à ce but". Ca a pu l'être passé, mais là, l'angle de vue est différent : c'est celui de la robustesse. Ca s'apparente plutôt à réaliser que nos airbags de voitures sont HS quand on sent le crash arriver, et non plus à se sentir gêné au contrôle technique car on a oublié de les réparer.

Le point le plus essentiel, c'est pour mon cas de mettre en place des modèles qui soient beaucoup moins vulnérables à ces fortes chaleurs et ces fortes sécheresses. Bien sûr, passé un stade critique dans le réchauffement, nous rappelle Serge Zaka, il n'y a plus d'adaptation possible. Mais on peut chercher à s'adapter à l'entre deux et espérer rester sous le seuil de la vivabilité. 

Pour cela, il y a encore des solutions matérielles à effet direct, coûteuses et laborieuses, peu esthétiques même si le plastique c'est fantastique : les ombrières. Mais mon espoir le plus grand, et ce que j'aimerais à titre individuel tenter de mettre en œuvre au jardin, c'est celui de l'Agriculture Syntropique, qui est pour moi la forme d'agriculture la plus ancrée sur le fonctionnement du vivant, et qui sans doute s'inscrit le plus dans les principes de la Permaculture.

Je garde le sujet et les perspectives sous le coude pour peut-être un prochain article, le temps que j'étudie mieux le sujet et ficelle mieux le projet. En attendant, je vous laisse en découvrir les horizons, dans le très beau manifeste de la Syntropie d'Anaëlle Théry, expérimentatrice en applications syntropiques en France.

 

Voilà enfin le bout de cet article, assez long bien qu'il y aurait tant à dire. Notamment sur le rôle capital de la solidarité, de la convivialité, du lien aux autres, de la connexion réelle, qui vont faire notre robustesse à la fois pour surmonter les effondrements, et aussi pour résister à l'arrivée, dont les projets semblent complètement, stratosphériquement délirants. C'est un autre problématique, qui hélas se surajoute à celles auxquelles nous n'arrivons déjà pas à faire face.

Il n'y a pas de conclusions à cet article, elles sont à tirer avec votre subjectivité. J'espère en tout cas que ces quelques éléments pourront être des perspectives de réflexion, pour aller plutôt dans la bonne direction. Je n'ai fait que relayer des idées écoutées ou lues de-ci de-là, pour coller bien sûr au principe de la redondance dans la robustesse. C'est peut-être chiant, mais il ne faut pas qu'on ne parle pas de ces sujets là, c'est comme ça que l'angoisse s'installe.

Merci d'avoir tenu jusqu'à la fin de l'article et portez-vous bien !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
P
Coucou Alain on pense souvent à vous deux Anne et moi , depuis Saint Dizier , et si l’éloignement ne nous permet pas de prendre des produits frais directement chez vous , on s'efforce en revanche de tout acheter en local chez nous.<br /> On a bien pensé a vous avec les canicules avec les difficultés a faire pousser quoi que ce soit <br /> On vous envoie plein de couragel et de pensées pour ta famille<br /> <br /> (St dizier et Polaris)
Répondre
C
Bonjour Alain, <br /> Je lis toujours tes articles (jusqu'au bout, ouioui !), et, après celui du printemps qui était prometteur, je suis attristée des déboires que tu rencontres en cet été épouvantable (comme tant d’autres hélas). Mais la solidarité qui se développe entre maraîchers d’ici et d’ailleurs, et cet article sur la syntropie (je suis allée voir, car je ne connaissais pas !), permettent j’espère de garder espoir. Je suis désolée de ne pouvoir faire plus que partager cette petite pensée. Si j’étais plus jeune, j’aurais aimé participer à vos chantiers…<br /> Amicalement,<br /> Orane
Répondre
F
L'éternelle question du "que faire dans tout ça" trouve avec cette vision un début de réponse cohérente. Peu importe notre place dans la société, peu importe ce que l'on entend faire, dans quelque domaine que ce soit, on peut tous faire quelque chose, petit ou grand, œuvrer à un projet qui a du sens et qui nous préparera à l'avenir.<br /> <br /> Pour répondre à cette question voici quelques éléments et associations locales engagées pour tenter de développer un autre monde.<br /> Atelier paysan -Livre: Reprendre la terre aux machines.<br /> Solidarité Paysans 39<br /> Sécurité sociale de l'alimentation - ATTAC<br /> Terre de liens <br /> Confédération paysanne <br /> Les syphonnémes du Local - Lons<br /> Les Résistives - Molain - le 04/10<br /> Regain - Parcs des Bains Lons début Septembre <br /> Et enfin: Seul, on va plus vite ensemble on va plus loin! Donc militons et refusons de rester sous la coupe, débordante, de nos incrédules élus.<br /> Je reconnais n'avoir pas tout lu!<br /> Daniel Fleuriot
Répondre
R
Bonjour,<br /> J’ai trouvé votre article partagé par un contact sur les réseaux sociaux. Je voudrais vous manifester ma solidarité. Je me trouve aligné à 100% avec votre vision de la situation. Je suis un lecteur / auditeur de tous les médias et spécialistes que vous avez cité et dont je partage le contenu régulièrement.<br /> Bravo, vive la résilience, vive la robustesse et tâchons de nous conduire vers la décroissance. Pour nos enfants.
Répondre